Le pouvoir du roman

Le pouvoir du roman

(par ENGUENGH Cristelle, Professeur certifiée de Francaçais, LJAA, mars 2010)

 

Introduction

A l’instar des autres récits, le roman est une invention littéraire. C’est réfléchir sur son pouvoir c’est avant tout s’interroger quant à sa pertinence et sa perspicacité. Par, en deçà, et au delà de la « mimèsis » c’est questionner l’inscription du texte romanesque s’originant toujours d’un site. Cette réalité révèle le foisonnement du roman, riche de ses nombreuses voies tracées par la résonnance de ses voix. En notre vingt unième siècle, on écrit, vend, lit des romans quasiment partout. Nous sommes irrémédiablement poussé au questionnement sur cette écriture. A ce propos, se rappeler que le roman est un texte d’imagination, d’une certaine longueur, écrit en prose, faisant vivre des personnages en un lieu et un temps de façon vraisemblable, est un premier éclairage. Notre ambition s’ancre dans le parti pris de l’appréhension des possibles du roman, fondés sur la diversité des projets esthétiques. Convenant avec Rolland BARTHES que le texte est une dynamique qui fait sens, penser au roman ce sera s’essayer à donner à voir l’intersubjectivité entre la conscience écrivant et la conscience lisant, à laquelle l’œuvre suggère des sens. Tels des orpailleurs en quête, nous nous attèlerons à donner à entendre les questions que le romancier apprend au lecteur à comprendre sur le monde.

Ecriture problématisant, le roman est le lieu des regards de l’écrivain. Etre protéiforme, le roman sait à la fois s’extérioriser et s’intérioriser : être transitif et intransitif.

 

I – La transitivité plurielle

L’écriture romanesque par réification d’une idéologie s’instrumentalise. C’est un processus de médiation, vision de ce dont le roman est capable. C’est la question du « quoi » sur le contenu de l’écriture.

1. Par le déchirement du rideau des diverses représentations.

Nous reconnaissons avec Milan KUNDERA que le monde, en filiation avec le roman est voilé par un rideau de représentations édifiantes et trompeuses. De fait, nous convenons avec lui que le pouvoir du roman est de lever le voile, déchirer les représentations, du fait que le langage est lieu d’une tension entre le romancier et la société.

1-1 Les significations sociologiques

En coïncidence avec son contexte, l’espace romanesque exprime des données explicatives des réalités sociales. Cela s’observe fortement dans Don Quichotte de Cervantès, avec l’hésitation du curé coupable d’apprécier les récits de chevalerie, en prose, jugés immoraux, et du discours du Chanoine sur la nécessité de débarrasser la cité des auteurs de ces récits. Si l’on perçoit d’emblée les raisons de ce jugement social, l’on est surpris de découvrir que les deux personnages porte voix du discours social sur le roman, reconnaissent tout de même les charmes de la prose. Ces attitudes de l’écart lèvent le voile sur l’hostilité affichée envers le roman par la société puritaine du dix-septième siècle français.

Cette rupture entre la doxa et le roman se retrouve dans le premier geste romanesque gabonais, Histoire d’un enfant trouvé. Zotoumba, où l’auteur peint la solidarité africaine en conflit avec la complexité de l’adoption. Il y a éclairage de la pensée naïve sur l’humanisme africain. L’africanité, la gabonité est de s’oublier pour l’autre pourtant demeure l’égocentrisme, la sournoiserie et la cruauté. C’est l’ironie balzacienne générant les types : représentations de comportements éclairant les faits, projet balzacien selon lequel la fonction des romanciers est d’être les juges d’instruction du monde. Dans cette verve on trouve le roman de mœurs.

1-2 Les significations politiques

Le roman intègre le discours modalisant la vie de la cité, parce que « toute conscience est conscience de quelque chose ». ici le roman se fait porte voix au sens Césairien. La métaphore kunderienne assimilant la politique à « l’écume sale des vagues » cosigne l’enjeu de la dénonciation, la contestation, l’offensive dans le roman. Réifiant la politique, l’Ignorance de Kundera présente les personnages en liaison avec l’histoire du printemps de Prague et la révolution de velours ; motifs déterminants de l’agir de Irena et Joseph entrainés dans l’exil. Le romancier exprime le déchirement, la désintégration des vies victimes du communisme.

Dans cabri mort n’a pas peur du couteau, l’auteur déploie un réseau lexical en correspondance au bestiaire, avec les mots charognards et piranhas. Correspondance d’autant violente qu’elle est exprimée clairement dans un rapport symétrique de comparaison « la ville tout entière ressemblait à un antre infesté de charognards et de piranhas ». Le romancier gabonais Franc Bernard Mvé pointe un index accusateur sur l’autorité publique qui n’assume pas.

1-3 Les significations intimistes

C’est le topos des romans d’analyse, d’apprentissage. Le romancier entame un monologue intérieur dans la visée proustienne de s’immerger dans un prisme menant au cœur d’une vision singulière du monde. Le personnage de A la recherche du temps perdu est happé et migre en plusieurs lieux dans un cycle, en quête du temps, jusqu’à

L’ultième instant cathartique du temps retrouvé. L’écriture raconte l’histoire d’une plongée dans la recherche d’un réel profond au-delà des apparences. Il ya éclairage similaire des tropismes indiqués par Sarraute, du personnage de Tsiana cernés derrière ses voilements .Le personnage qui dissimule et se dissimule est découvert dans ses meurtrissures, sa vacuité et l’exil la résolvant au suicide salvateur.

Partisan, le roman est un véhicule cognitif, propension de la littérature à débattre des savoirs ; perspective de la mathésis barthésienne.

2- Par la pertinence épistémique

La référentialité du texte romanesque en fait un générateur, souvent saturatoire, de Savoirs.

2-1 Le savoir anthropologique

 Par des procédés comme l’onomastique l’écriture communique des données ethnographiques. Nous en avons l’illustration dans la littérature gabonaise ou les noms des personnages renseignent sur des sites ethniques et des pratiques afférentes. Dans Au bout du silence les noms « Anka, Rédiwa… » circonscrivent lespace diégétique à l’ethnie o myènè ; et l’évocation de l’initiation décrit efficacement une pratique rituelle vivace du groupe omyènè .Lécriture par la distribution d’indices présentifie la particularité africaine du rapport à la tradition, élucidant même la réalité d’un vécu consubstantiels d’une cosmogonie.

2-2 Le savoir poétique/ théâtral

On assiste à l’absorption des autres discours par le roman .Faculté du roman, écriture prosaïque riche de sens, libérée des contraintes poétiques et théâtrales se faire parole poétique et théâtralisée. Le roman surprend, émancipé des normes des autres discours, il dit et montre les choses avec la même intensité. Jacques le fataliste de Diderot et Les misérables de Hugo en ont des images pathétiques. Il ya puissance de la romanisation des autres genres qui fait dire à Rimbau : « Les misérables sont un vrai poème ».

2-3 Le savoir économique

Le discours tenu informe sur la structure avec notamment la notion de classes sociales. Dans Les bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane on est en présence du prolétariat avec les cheminots, et des patrons avec les responsables de la société ferroviaire. En cette situation, on a lecture marxisante de la conjoncture économique de l’Afrique coloniale. Pendant que Les matitis de Freddy Mbeng décrivent l’Afrique du chômage qui sévit derrière les quartiers résidentiels de Libreville. Il s’agit des marginaux pratiquant le système D ; autrement dit l’économie parallèle ou informelle.

En marge de la médiation transitive significative, le roman se remarque aussi à son intransitivité qui fait sourdre le sens.

 

II – L’intransitivité qui dit

C’est l’intérêt des choix esthétiques du romancier et de la poétique sécrété. S’il y a réflexivité de l’écriture en son intérieur, elle n’induit pas une démystification du texte. Interpellé par la réconciliation de la structuralité et de l’historicité, nous nous positionnons sur l’approche Kundérienne de l’histoire. L’histoire est prise comme éclairage pour dévoiler une forme par des interstices ; c’est l’avènement de sens dans le processus de céation. Voilà surgie la question du comment ? A ce sujet l’Ignorance de Kundera est d’une vibrante exemplarité.

1- Par la diffraction des représentations édifiantes

1-1. L’autre dit de l’intrigue

Le roman exprime différemment l’intrique, dans la division en cinquante trois petits tableaux ponctués de discours philosophiques, politiques… On y note des modalisations explicites, incursion du romancier dans la diegèse ; inscription momentanée du roman dans l’essai.

1-2. L’autre définition du sujet

Les personnages sont fluides, leur profile se dessine, s’efface, se redessine. Irena apparaît comme une femme ex-militante épanouie qui a finis par donner du sens à sa vie dans l’exil. Par la suite on découvre qu’il y a aussi surtout l’autoritarisme de sa mère qui l’a décidée à émigrer. Près et loin d’Irena joseph l’ex grand amour retrouvé vingt ans plus tard, lui aussi en exil politique, est amour autre, avorté devenu avortant. Outre ces figures humaines, il ya actantialisation de la ville de Prague, ville d’origine, sœur devenue ennemie qui refoule. Par sa métamorphose opérée en vingt ans elle semble repousser Irena et Josef qui ne la reconnaissent ni ne s’y reconnaissent plus.

1-3. L’autre temporalité

L’expression du temps n’est plus chronologique mais interférentielle, brouillée. Le rideau des représentations fallacieuses des personnages sur leur passé, dans leur présent et quant à leur avenir, est en constant glissement. Chaque personnage se trouve en désillusion dan le passé, le présent, le futur. La fiction avance par rupture entre prolepse, analepse, actualité. L’écriture du temps est le miroir du mal être de ses étrangers cherchant en vain, ignorants, comme entre terre et ciel. Irena et Josef ont été exclus du passé, du présent, de l’avenir de leur tchekie natal ; autant qu’ils sont exclus l’un et l’autre de la vie de l’un et l’autre en ces différentes époques.

2- Par la plongée de la vie dans la littérature

Le roman s’expense sur les motifs de l’esthétique de la poétique.

2-1. un regard d’une autre perspective

L’écriture est ici résolutoire avec un langage qui est déjà le lieu du sens, la liberté elle-même. Certes l’immanence du texte, sa clôture sur lui-même crée un effet d’opacité. Le sens n’étant pas directement référentiel. Toute fois cette résistance optique n’est pas total hermétisme ; ce n’est qu’un autre effet du sens.

2-2. Une aventure de l’écriture

En écart avec l’écriture d’une aventure, il est question de l’aventure d’une écriture. Celle-ci ne vise pas la mimétisation. C’est un art dont Paul Klee a déclaré : « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ». On peut observer cet extrême de l’écriture dans 53 cm de Bessora. L’écriture y est subversion, l’auteure forge des néologismes dont la classification grammaticale est mouvante : le mot « analphabète », rangé dans la classe des noms à forme simple, est muté en « anal-fa-bète », nom à forme composée. Cette subversion est dévoilement d’une parole, brute, authentique, qui ébranle et emplifit le code balzacien. L’écriture se fait là médium de la tension agitant l’écrivaine révoltée par la souffrance exilaire du statut l’étranger.

La réalité de l’écriture est gémellaire. Il s’agit d’une structuration écrivant et s’écrivant, projet d’un devenir individuel et collectif. Dans cette perspective se réalise la rencontre signifiante.

 

III – Une rencontre singulière

Résultat d’un contrat, le roman rend effectif le pacte de lecture, réécriture parce que tout œuvre est inachevée (Michel Ricard, La lecture comme jeu, 1986). C’est le rendez-vous de l’auteur avec le lecteur ; du narrateur avec le narrataire, de la diegèse avec le réel. Résonne ici l’horizon d’attente évoqué par Umberto Eco quant à la programmation de sa réception par une œuvre.

1- Unité de l’acte d’écriture et de lecture.

 1-1. L’émotion et l’adhésion du lecteur

Par le jeu de l’illusion vraisemblable, le sujet écrivant sensibilise le sujet lisant. Cela se traduit par une mise en série avec l’identification du lecteur à certains personnages. Du fait du pacte de lecture, toute lecture est écho confirmant d’un texte. Au point que se déploie dialogiquement un espace où Diderot dialogue avec Sterne ; Sarraute avec Proust ; Noel Boudzanga avec Maurice Blanchot…

Ecriture et lecture sont les deux faces de l’intersubjectivité. Ceci est mis en exergue dans Jacques le fataliste de Diderot où le lecteur est clairement désigné par le pronom « vous » identiquement dans la Modification de Butor ; nette figuration du narrataire.

1-2. La diffraction du « hic et nunc » de la fiction

Le lecteur s’approprie le texte. Cette opération donne lieu à la spéculation sur la transition du mot à l’action. Perspective bien envisagée par Sartre pensant que « le romancier doit écrire pour son temps ». L’écriture est alors l’instrument d’un engagement parce que « les mots sont des pistolets chargés ». Les partis pris des théoriciens de la négritude sont élucidés : de la lecture de textes engagés et engageants à l’agir. On perçoit le parcours de ceux qui ont cheminés de la négritude parlante à la tigritude agissante. à travers l’écriture l’homme peut arriver à un autre destin, « un anti destin ».

2- La méditation problématique de l’homme sur lui-même et sur le monde

Nous croyons avec Kundera que la parole romanesque vraie est problématique. Dans notre modernité consommatrice elle est celle qui ne se contente pas d’être vendable.

2-1. Le déchiffrement de l’existence

Le roman trace un labyrinthe, l’itinérante d’une quête. A travers différentes étapes la conscience se construit. Elle se débarrasse des représentations fallacieuses, des idées apparentes pour se retrouver dans un état de vérité sur soit, et à soit. Cette itinérance tuent les certitudes de la sagesse humaine mène les personnages au cœur des réalités qui les lient les uns aux autres. C’est la réalisation finale chez Meursault, étranger impassible, découvrant à la fin de son parcours les sens des choses qui lui étaient opaques. On est interloqué par sa description sensualiste de ce monde auquel il était comme en position de frigidité. Il copule avec la nuit, fusion avec la vie qui le conduit à une mort apaisée. Quant à Anka d’Au bout du silence, il y a un consentement à ma réalité de son monde. Après avoir refusé l’appel d’Ombre il accède dans la fusion avec elle au silence qui lui ce qu’il est lui-même et ce qu’est le monde.

2-2. Le jaillissement sur l’universalité

A travers des multiples expériences de vie, l’écriture dévoile la condition humaine. De Balzac à Franc Bernard Mvé il s’agit de dire l’humanité. Le foisonnement des projets esthétiques permet d’en apprécier les regards. Fort à propos la lecture de Le père Goriot fait apparaître le type du jeune désenchanté, avili et avilissant avec le personnage de Rastignac. Un autre regard sur Jean Val jean de Les misérables met en lumière une existence qui cherche à redéfinir. Il est tout aussi révélateur de prêter attention au personnage Dzibayo dans Féminin interdit d’Honorine Ngou. Ce personnage féminin dévoile l’initiation d’une conscience en lutte contre soi et le monde. Pathétique parcours d’une existence interdite qui transgresse le tabou de n’être que femme. Elle s’arqueboute envers et contre tout pour révéler l’humanité de sa féminité.

Le roman transhumant se couronne dans le paradigme de l’humanitude.

 

Conclusion

Invention littéraire majeure méprisée par les pères de la poétique (Aristote Eboilau), le roman n’en demeure pas moins d’un dynamisme remarquable. Capable d’explorer des domaines de la réalité que les autres systèmes de représentation (philosophie, politique, religion…) néglige ou abordent avec force restrictions, le roman est bel et bien pouvoir. Il est manifeste que parler du pouvoir c’est dire ce que le roman possibilise et renferme en lui de possible.

Face à la modernité du texte romanesque sans frein, « ouvert à tout les possibles » selon Mikhail Bakhtine, serait-ce hors de propos que de dire du roman qu’il est un art, le Genre ? Eu égard au fait que le roman poétise, théâtralise, y aurait il justesse et pertinence à parler de transgénéricité ?

 

 

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