Cinq questions sur le pétrole

 Cinq questions sur le pétrole

(par le Professeur Darius ENGUENGH)

 

À quoi sert le pétrole ? Peut-on s’en passer ?

Ressource stratégique devenue indispensable pendant la Seconde Guerre mondiale pour la conduite des opérations militaires, le pétrole s’est ensuite progressivement imposé comme une source d’énergie incontournable pour les activités économiques civiles des pays industrialisés, bénéficiant de l’essor de l’automobile et de la substitution progressive du charbon par le fioul issu du pétrole pour la production d’électricité.

Le pétrole possède de nombreux atouts : il est facile et économique à produire (à la différence du charbon), à transporter (à la différence du gaz) et à stocker (à la différence de l’électricité). Il a rendu possibles les années fastes des Trente Glorieuses en répondant à la demande croissante des besoins énergétiques dans l’industrie, le transport et la production d’électricité par une énergie abondante et bon marché. Directement corrélée à la croissance économique, la consommation mondiale de pétrole brut s’est d’ailleurs envolée durant cette période de boom économique, passant de 7,5 millions de barils par jour (Mb/j) en 1945 à 20 Mb/j en 1960 puis à près de 60 Mb/j en 1973 au moment du premier choc pétrolier. Après avoir stagné dans les années 1980 à cause de la crise économique due aux chocs pétroliers de 1973 et 1979, la consommation mondiale de pétrole est repartie à la hausse dans les années 1990. Elle atteint aujourd’hui 85 Mb/j, poussée par la forte demande asiatique, dont celle de la Chine qui a multiplié par quatre sa consommation de pétrole en vingt ans et est devenue le deuxième pays consommateur derrière les États-Unis.

Malgré une diminution de son poids relatif dans le bilan énergétique mondial, le pétrole satisfait encore aujourd’hui 35 % des besoins mondiaux en énergie primaire (contre 45 % en 1973), devant le charbon (25 %), le gaz naturel (20 %), les énergies renouvelables (y compris la biomasse et l’hydroélectricité, 13 %) et le nucléaire (7 %). Si ses usages potentiels sont étendus (production de chaleur ou d’électricité, motorisation, etc.), le pétrole ne sert aujourd’hui quasiment plus à produire de l’électricité : seuls 5 % de l’électricité dans le monde sont encore générés à partir de pétrole (contre 25 % en 1973). Le pétrole reste en revanche en situation de quasi-monopole dans le secteur des transports aériens, routiers, maritimes et, dans une moindre mesure, ferroviaires. Le secteur des transports assure d’ailleurs près de 60 % des débouchés du pétrole (contre 40 % en 1973). Cette part est en augmentation constante, car les hausses du prix du pétrole depuis les années 1970, les incertitudes pesant sur la sécurité des approvisionnements et les perspectives (réelles ou imaginaires) d’épuisement des réserves mondiales incitent à réserver le pétrole au seul usage, le transport, pour lequel il n’existe pas réellement aujourd’hui de solution alternative, c’est-à-dire possible technologiquement et viable économiquement.

 

Où est produit le pétrole ?

L’industrie pétrolière est née aux États-Unis et, on l’oublie souvent, ce pays reste le troisième producteur mondial (avec une production d’environ 7,1 Mb/j en 2009, soit 8,5 % de la production mondiale) derrière la Russie (10 Mb/j soit 13 %) et l’Arabie saoudite (9,7 Mb/j soit 12 %). Pendant longtemps, les États-Unis ont dominé la production mondiale et, jusqu’au milieu du XXe siècle, ils étaient même exportateurs nets de pétrole. Mais la production américaine connaît depuis plusieurs décennies un déclin en raison de l’épuisement des réserves. De plus, leur très importante consommation (environ 19 Mb/j soit près du quart de la consommation mondiale) a fait du pays le premier importateur mondial.

Jusqu’aux années 1970, les sources d’approvisionnement ont essentiellement été déterminées par les compagnies occidentales en fonction de motivations commerciales dans un contexte de pétrole abondant et très bon marché (aux environs d’un dollar et demi le baril). L’exploitation était donc logiquement concentrée dans les zones à bas coût de production, c'est-à-dire les pays du pourtour du golfe Persique – qui formèrent l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en 1960, avec le Venezuela.

La diversification géographique de l’offre a été, avant tout, la conséquence directe des hausses vertigineuses des cours du baril et des décisions de nationalisation prises par les pays de l’OPEP dans les années 1970. Les grandes compagnies pétrolières, chassées du golfe Persique, d’Afrique du Nord et du Venezuela après la vague des nationalisations et l’instauration des monopoles d’État dans la plupart des pays membres de l’OPEP, ont cherché à reconstituer leurs réserves en poussant la prospection dans des régions jusque-là délaissées mais où elles étaient accueillies plus favorablement. En cela, l’intérêt des compagnies rejoignait la volonté des gouvernements des pays importateurs de pétrole d’encourager l’émergence de zones de production non liées à l’OPEP afin de s’affranchir, partiellement du moins, de leur dépendance vis-à-vis des pays du Moyen-Orient.

Parallèlement, l’envolée du prix du pétrole consécutive aux chocs pétroliers a rendu possible cet élargissement des zones de production puisque l’exploitation dans des régions où les coûts de production étaient nettement plus élevés que dans le golfe Persique est devenue rentable. L’extension de la production a concerné tant l’Europe (mer du Nord) que l’Amérique du Nord (Alaska, Mexique) et des pays du Sud dont l’instabilité politique n’avait, pour certains, rien à envier à celle des États du golfe Persique : Argentine, Brésil, Colombie, Équateur, Angola, Égypte, Gabon, Syrie, Inde, Malaisie ont tous vu leur production grimper en flèche, sans commune mesure avec la progression globale de la demande. Entre 1973 et 1986 (date du contre-choc pétrolier), la demande mondiale de pétrole a augmenté de 8 %, tandis que la production agrégée des pays non-OPEP (hors URSS) grimpait de plus de 52 %. Parmi tous les pays qui en ont profité pour développer leur production nationale, certains – comme le Mexique, la Norvège, l’Angola, le Royaume-Uni et, plus récemment, le Brésil – sont devenus des producteurs importants.

Aujourd’hui, on produit du pétrole dans une soixantaine de pays, soit quasiment un pays sur trois dans le monde. Néanmoins, l’essentiel des exportations émane toujours d’une poignée de pays, principalement les membres de l’OPEP. C’est un autre paradoxe de la scène pétrolière actuelle : empêchées d’aller dans les pays où les coûts de production sont les plus faibles et les réserves les plus abondantes (Arabie saoudite, Iran, Koweït, Émirats arabes unis, etc.), les grandes compagnies pétrolières recherchent et produisent du pétrole dans les zones où les coûts de production sont les plus élevés (Alaska, Canada, mer du Nord, golfe de Guinée, etc.).

 

Où sont situées les réserves ? Risque-t-on de manquer de pétrole à l’avenir ?

Officiellement, les réserves de pétrole sont principalement localisées dans les pays du golfe Persique, en particulier en Arabie saoudite (21 % du total mondial), en Iran (11 %), en Irak (9 %), au Koweït (8 %) et aux Émirats arabes unis (8 %), mais également au Venezuela (13 %). Les statistiques des réserves doivent toutefois être prises avec beaucoup de prudence car, par définition, ce n’est qu’a posteriori (c’est-à-dire quand tout a été pompé) qu’on peut vérifier avec certitude quelles étaient les réserves d’un gisement. Les chiffres qui circulent sont donc toujours des évaluations.

Les écarts considérables qui apparaissent d’une évaluation à l’autre (parfois du simple au double) soulignent non seulement l’énorme incertitude sur ces données mais appellent à une certaine circonspection sur la sincérité des statistiques officielles de certains pays producteurs. Rappelons aussi que le pétrole résulte d’un processus de décomposition de matières organiques sur plusieurs millions d’années : le pétrole n’existant dans le sous-sol de la terre qu’en quantité finie et chaque baril produit contribuant inexorablement à l’épuisement progressif de la ressource, il est donc à l’échelle humaine une ressource non renouvelable. Une erreur souvent commise consiste à confondre la notion géologique de ressource avec celle, économique, de réserves. Les réserves se définissent comme les quantités de pétrole présentes dans les gisements connus, et qui sont récupérables aux conditions technologiques et économiques du moment. Plus le prix est élevé, plus les quantités récupérables de manière rentable sont importantes, ce qui a pour effet d’accroître les réserves. Les avancées technologiques permettent donc d’augmenter les réserves, en rendant possible la production de pétrole dans des zones auparavant inaccessibles (l’offshore profond par exemple, peut-être demain sous l’Arctique) ou de pétrole non conventionnel. En outre, comme pour des raisons techniques il n’est pas possible d’extraire la totalité du pétrole contenu dans un champ (le taux moyen de récupération est de l’ordre de seulement 30 %), les réserves ne correspondent pas aux ressources existant physiquement dans le sous-sol avant le commencement de l’exploitation, mais désignent uniquement la quantité de pétrole qui est susceptible d’être extraite à un moment donné.

C’est notamment pour cette raison que les réserves mondiales estimées en 1980 à 667 milliards de barils, soit environ trente ans de production de l’époque, sont désormais estimées à 1 200 milliards de barils soit plus de quarante ans de production actuelle, alors même que la production a augmenté de 30 % entre 1980 et 2010 (source : Agence internationale de l’énergie). Ces chiffres ne signifient pas que le pétrole est inépuisable, mais qu’il faut rester très prudent face aux prédictions souvent alarmistes de ceux qui annoncent sa fin imminente.

 

L’OPEP décide-t-elle toujours du prix du pétrole ?

Les choses ont en fait beaucoup changé depuis les chocs pétroliers des années 1970, même si le mythe d’une OPEP faisant la pluie et le beau temps sur le marché du pétrole perdure, notamment dans les médias grand public. Jusque dans les années 1970, le pétrole faisait l’objet de ce qu’on appelait un "prix posté" : en résumé, les multinationales occidentales décidaient du cours du jour de manière unilatérale. Ce prix ne correspondait en réalité à aucune transaction marchande puisque c’était la même compagnie qui produisait le pétrole brut puis le transportait, le raffinait et le vendait aux automobilistes. Le prix posté servait en fait essentiellement à calculer les royalties que ces compagnies versaient aux gouvernements des États hôtes (d’où l’intérêt de ces compagnies à le maintenir le plus bas possible). Cette situation a changé avec les nationalisations des années 1970, dont l’un des buts était pour l’OPEP de contrôler le prix posté – et d’imposer des hausses substantielles. Mais en raison de ces nationalisations, l’industrie pétrolière qui était verticalement intégrée du puits à la pompe s’est scindée entre, d’un côté, les acteurs contrôlant la production (les compagnies nationales des États producteurs) et, de l’autre, ceux prenant en charge le raffinage et la distribution (les compagnies pétrolières internationales, généralement occidentales et privées). C’est de cet éclatement entre les activités de production et celles de commercialisation, et du besoin de faire se rencontrer une offre et une demande relevant désormais d’acteurs différents, qu’est né le marché, c’est-à-dire l’interface entre les producteurs et les raffineurs, sur lequel le prix (dit "spot") se détermine par l’équilibre entre l’offre et la demande, comme sur n’importe quel marché. Même si les deux systèmes (prix posté décidé par l’OPEP et prix spot) ont cohabité pendant quelques années, l’OPEP a finalement abandonné son système de fixation des prix en 1987, permettant ainsi au prix fixé par les marchés de se généraliser. Désormais, dans un environnement où la capacité des acteurs à peser sur le marché n’a pas disparu mais est devenue indirecte et psychologique, le jeu de l’OPEP se borne essentiellement à faire savoir aux traders ses intentions de réduire ou d’augmenter sa production. L’impact de ces déclarations est relatif : les décisions de réduction de production annoncées par l’OPEP (qui ne contrôle que 40 % de la production mondiale) doivent être comprises comme des indications à destination des traders du marché. Ce n’est pas un levier mais un signal, car l’OPEP n’a absolument pas le pouvoir de changer l’offre ou la demande de contrats à terme. Ainsi, même s’il serait abusif de penser que l’OPEP n’a plus de pertinence tant les opérateurs du marché restent attentifs aux signaux qu’elle leur envoie, on est aujourd’hui loin du temps où cette organisation fixait les cours du pétrole de manière unilatérale, comme ce fut le cas entre 1973 et le milieu des années 1980.

 

Pourquoi parle-t-on d’une "malédiction du pétrole" ?

A l’origine, il y a le constat d’un paradoxe : alors que l’exploitation des ressources pétrolières est généralement présentée comme un instrument privilégié de développement économique et social permettant une élévation générale du niveau de vie des populations des pays producteurs, la réalité est souvent tout autre. Certes, quelques pays ont su profiter du boom pétrolier de la période 1973-1986 pour s’enrichir. Mais rares sont les pays producteurs de pétrole qui sont parvenus à s’en servir pour mettre en place les bases d’une véritable économie diversifiée et génératrice d’emplois.

La réussite des pétromonarchies du golfe Persique a créé l’illusion que le pétrole était une source de prospérité pour les pays qui le possédaient, alors que rares sont ceux où l’or noir a débouché sur une véritable amélioration du niveau de vie de la population et sur une réduction de la pauvreté et des inégalités. Certes, dans certains États, comme le Koweït, les Émirats arabes unis, le Qatar, Brunei ou même la Norvège, les recettes pétrolières ont été largement redistribuées (éducation, santé, etc.) ou utilisées pour la construction d’infrastructures. Mais ces cas, ne concernant que des pays possédant de vastes réserves pétrolières et des populations réduites, sont l’exception plutôt que la règle. Dans la majorité des pays producteurs, en particulier en Afrique, en Amérique latine ou en Asie centrale, les pétrodollars sont le plus souvent utilisés par les dirigeants pour financer des dépenses courantes et entretenir une clientèle politique nécessaire pour assurer la stabilité de régimes rarement démocratiques. Dans ces pays, la dépendance de l’État vis-à-vis de la rente pétrolière n’a cessé de s’accentuer, entraînant d’importants effets pervers, tant économiques que politiques. Au niveau économique, le phénomène est connu sous le nom de "maladie hollandaise" (dutch disease) : l’existence pour un pays d’une rente pétrolière et des recettes qu’elle génère tend à rendre non compétitives toutes les autres activités économiques, agricoles ou industrielles, et à les faire disparaître. Il n’y a plus de motivation pour développer une activité économique diversifiée parce que le pétrole rapporte d’immenses revenus de manière quasi automatique. Cette situation a des effets d’autant plus pervers que l’industrie pétrolière n’offre pas de travail pour les populations en quête d’activité.

Au niveau politique, la profonde dépendance à l’égard des revenus du pétrole favorise la constitution d'un État rentier, c'est-à-dire d'un État se consacrant à la captation de ces revenus et dont la survie en dépend. L’exploitation pétrolière permet aux gouvernements, d'une part, de s'affranchir de toute dépendance fiscale vis-à-vis de la population et, d’autre part, de s'assurer des rentrées budgétaires, même en l'absence de toute valeur ajoutée par l'économie nationale. Le pétrole est donc un facteur déterminant de déconnexion des régimes avec leur population, les ressources de la rente permettant aux dirigeants de se dispenser de tout besoin de légitimation populaire.

L’existence de la rente pétrolière peut ainsi s’avérer être un facteur d’immobilisme politique pour le régime en place et un enjeu de luttes politiques pouvant dégénérer en guerre ouverte, car le contrôle de l'appareil d’État devient l’unique accès à la richesse générée par le pétrole.

1 vote. Moyenne 4.00 sur 5.

Commentaires (1)

1. Marc 22/04/2014

super ce http://cahigec.e-monsite.com !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×