Le pétrole au coeur des relations internationales

Le pétrole au coeur des relations internationales (1945-2010)

(par le Professeur Darius ENGUENGH)

 

1. Internationalisation et affrontements : 1945-1970

« La décolonisation et la question du développement mettent le pétrole au coeur des relations internationales », rappelle Hervé’Huillier, responsable du développement social chez Total, dans son article "Pétrole et relations internationales depuis 1945" publié dans le n° 2 de Questions internationales (La Documentation française, juillet-août 2003). « Plusieurs pays, intégrés jusque là dans des systèmes coloniaux, se révèlent potentiellement riches en ressources pétrolières : Algérie, Gabon, Nigeria, Indonésie... (...) Les actifs des compagnies internationales sont partiellement nationalisés, (...) les relations avec les anciennes puissances coloniales se tendent. À l'instar des pays nouvellement indépendants, les principaux pays exportateurs, en particulier au Moyen-Orient, reprennent le contrôle de leurs ressources. Ils se heurtent parfois aux États consommateurs, qui n'hésitent pas à intervenir dans les affaires intérieures quand leurs intérêts sont en cause, comme c'est le cas après l'épisode Mossadegh en Iran en 1953 (...). Mais la tendance à la prise de contrôle au moins de l'amont pétrolier par les pays producteurs est générale et irrésistible. Plusieurs de ces États s'associent en créant l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en 1960. (...) Les pays du Moyen-Orient, largement majoritaires dans ce mouvement, appuient la cause de l'ensemble des pays arabes. Ils prennent conscience de leur poids dans le système économique mondial et apprennent à faire du pétrole une arme politique. (...)

2. Double choc pétrolier, émergence du marché : 1970-1980

Au début des années 1970, la demande de pétrole s’accroît, notamment en provenance des États-Unis où l'extraction est de plus en plus coûteuse. Ceux-ci préfèrent s'approvisionner à bas prix au Moyen-Orient. Le dollar se dévalue : les pays exportateurs s'estiment exploités. La fin de la convertibilité du dollar en or (1971) déclenche une vague de hausses des prix du pétrole et leur indexation sur un panier de monnaies. Parallèlement, les États membres de l'OPEP affirment leur souveraineté sur leurs ressources pétrolières, tenant un discours radical (Algérie, Libye, Irak), ou souhaitant une prise de participation progressive. Les relations se durcissent au moment de la guerre de Kippour (octobre 1973). Par solidarité avec les Palestiniens, les pays arabes décident d'utiliser l'arme du pétrole et prennent les mesures suivantes : réduction du volume des exportations ; embargo total contre plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis ; quadruplement du prix du pétrole brut à 11,65 dollars ; décision unilatérale des ajustements du prix du brut, puis prise de contrôle d’au moins 51 % des concessions non encore nationalisées. Ces mesures sèment la confusion dans le camp occidental. Les États-Unis, après avoir envisagé de se passer du pétrole de l'OPEP, prennent l'offensive et suscitent la création de l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Les pays européens, totalement dépendants, se divisent. La France, historiquement liée à de nombreux pays arabes, fait jeu à part, souhaitant renforcer le rôle de l'ONU et repenser le dialogue Nord-Sud. Les principales victimes de cette hausse sont en fait les pays en développement, qui s'endettent auprès de la communauté internationale. La conflictualité sous-jacente s'exprime : le terrorisme extraterritorial apparaît. Dans ce contexte de déséquilibres persistants, et malgré des signes de reprise économique, la chute du Shah en 1979 entraîne le retrait du pétrole iranien, provoque le deuxième choc pétrolier et relance la hausse des prix. En réalité, il s'agit de la deuxième étape d'un double choc qui, en une petite décennie, transforme de fond en comble l'économie de la planète et favorise la mondialisation du pétrole. La hausse vertigineuse des prix du brut a pour première conséquence de rendre rentable l'exploitation de gisements moins faciles d'accès que ceux du Moyen-Orient. Elle relance l'exploration et progressivement la production en de nombreux points du globe. De nouvelles régions pétrolières s'imposent : Indonésie, Afrique, mer du Nord, Amérique latine, URSS. Il y a du pétrole rentable dans tous les continents. Dans le même temps, les compagnies internationales renforcent leur maîtrise des technologies par l'innovation, que les niveaux de prix et les enjeux politiques soutiennent. (...)

3. Le contexte pétrolier des années 1980 et 1990

Il se caractérise, au début de la période par une demande pétrolière inférieure à l'offre, ce qui provoque une tendance à la baisse des prix. Les pays de l'OCDE se fournissent prioritairement dans les pays non membres de l'OPEP, qui ne contrôle plus que 38 % de la production mondiale. (...) La faiblesse de la demande met [l'OPEP] dans une situation difficile, faisant éclater au grand jour les divergences d'objectifs de ses membres. (...) Est-ce à dire que le rôle du Moyen-Orient, affirmé à la période précédente, est condamné à se réduire ? Paradoxalement non. Principalement pour trois raisons. D'abord parce que la demande se redresse dans le monde entier. Ensuite parce que les perspectives à long terme (...) révèlent le besoin d'un surplus d'offre qui nécessite des capitaux alors que le monde a d'autres priorités. Et, dans cette optique, le Moyen-Orient, parce qu'il dispose de réserves importantes exploitables à des coûts très inférieurs à ceux des autres régions pétrolières, occupe une place privilégiée. C'est pourquoi la communauté internationale, se souciant de plus en plus du libre accès de tous aux ressources pétrolières de la planète, ne peut s'en désintéresser. Cet intérêt justifie la guerre du Golfe en 1991 (...). Parce que le Moyen-Orient peut toujours être le lieu de conflits armés, la consolidation des autres régions pétrolières reste néanmoins un objectif partagé par la communauté internationale. Les recherches y contribuent dans le golfe de Guinée, dans le golfe du Mexique, en mer Caspienne, au Brésil, en Australie. Dans le même temps, plusieurs compagnies se lancent dans l'exploitation des pétroles non conventionnels : bruts lourds de l'Orénoque, bitumes de l'Athabasca. Enfin, la Russie remet en état ses installations pétrolières, rejoignant le niveau de production de l'Arabie saoudite. La diversification géographique de la production reste donc d'actualité cependant que la croissance accélérée de zones de consommation peu dotées en pétrole se poursuit. Le développement économique de la Chine, de l'Inde, des pays de l'Asie du Sud-Est accentue le déséquilibre entre hémisphère Nord et hémisphère Sud et complique la dépendance interrégionale. »

4. Depuis 2000, nouvelles tensions, nouveaux acteurs

 Le pétrole et le gaz sont plus que jamais au coeur de toutes les tensions et rivalités stratégiques. C'est ce qu'explique Pascal Lorot, directeur de la revue Géoéconomie et président de l'Institut Choiseul, dans l'article "Géopolitique des hydrocarbures" Questions internationales n°24 de mars-avril 2007, La Documentation française. « Depuis la fin de la guerre froide, les tensions ne sont pas retombées. Tout juste prennent-elles d'autres formes et font-elles apparaître de nouveaux acteurs : intervention militaire depuis 2003 en Irak sur fond de captation des ressources pétrolières du pays, "guerre du gaz" en 2006 entre la Russie d'une part, l'Ukraine et la Géorgie d'autre part, nationalisme pétrolier de certains gouvernements d'Amérique latine (Venezuela, Bolivie…), guerre du Darfour, diplomatie pétrolière offensive de la Chine visant à la sécurisation de ses approvisionnements énergétiques, notamment en Afrique, incertitudes quant à l'avenir des approvisionnements énergétiques de l'Europe. Ces rivalités pour la maîtrise des approvisionnements énergétiques s'inscrivent de plus en plus, sur un arrière-fond, inédit jusque-là, de raréfaction des ressources. (...) La disparition programmée du pétrole, avérée ou attendue, ne pourra en tout état de cause que renforcer la confrontation entre grands acteurs pour la sécurisation de ressources qui sont appelées à devenir toujours plus convoitées. (...) 5. Le Moyen-Orient, toujours au coeur de la géopolitique pétrolière Avec plus de 60 % des réserves mondiales prouvées, le Moyen-Orient est, sans contestation possible, le coeur pétrolier du monde. En son sein, l'Arabie saoudite arrive largement en tête avec quelque 264 milliards de barils de réserves prouvées sur un total mondial de 1 200 milliards (source : Agence internationale de l'énergie). Elle est suivie par quatre autres Etats riverains du golfe Persique : l'Iran (137 milliards de barils), l'Irak (115), le Koweit (101) et les Emirats arabes unis (98). Côté production, là encore, les Etats du Moyen-Orient occupent le premier rang. Si l'on met en rapport production et réserves disponibles, cette région bénéficie d'un potentiel de plus de quatre-vingt années de production, soit dix fois plus que l'Europe et quatre fois plus que l'Amérique. Cette place prédominante des pays du Moyen-Orient explique largement la sensibilité des grandes puissances industrielles aux soubresauts politiques qui agitent cette région. Elle explique aussi l'intérêt appuyé et continu des Etats-Unis à la consolidation des pétromonarchies sunnites proaméricaines de la région. Qu'une tension survienne et elle se répercute instantanément sur les prix internationaux car, immédiatement, la pénurie effraie et le libre approvisionnement est menacé. »

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