Comprendre la crise de Suez (1956)

 Comprendre la crise de Suez (29 octobre – 22 décembre1956)

(par le Professeur Darius ENGUENGH)

 

Contexte historique et problématique: La nationalisation du canal de Suez, le 26 juillet 1956, intervient dans un climat assez difficile dans le monde arabo-israélien. La réaction de la France et de l'Angleterre, cogestionnaires du trafic sur le canal ne se fait pas attendre. La France accélère ses livraisons d'armes à l'État hébreu. Eden, le premier ministre anglais veut se débarrasser de Nasser mais ne souhaite pas se brouiller avec le reste du monde arabe. Le premier ministre israélien est également inquiet par l'attitude de l'homme fort du Caire.

Contexte : Gamal Abdel Nasser, invité à la conférence des pays afro-asiatiques de Bandoeng de 1955, cherche à faire l'unité du monde arabe autour de l'Égypte qu'il dirige depuis juin 1956. Conformément à l’esprit de Bandoeng, il projette la construction d'un grand barrage à Assouan pour stimuler la transformation économique et agricole du pays. Cette crise apparaît dans le cadre de l’émergence politique du Tiers-monde

Localisation : La crise se déroule en Egypte, sur le flanc gauche du canal de Suez (ville Egyptienne)

Protagonistes : Egypte (Gamal Nasser) ; Israél (Moshe Dayan, Ben Gourion) ; France (Guy Mollet) et Angleterre (Eden)

 

I. A l’origine de la crise de Suez

1. La nationalisation du canal de Suez

Arrivé à la tête de l'Égypte en 1952, Gamal Abd el-Nasser, rêve de moderniser son pays. Il veut commencer par construire un barrage à Assouan, en amont du Nil, pour régulariser le débit du fleuve, doubler ou tripler les surfaces irriguées du pays et fournir de l'énergie hydroélectrique. La société allemande Hochtief a établi le devis de ce projet pharaonique dont on parle depuis déjà deux siècles : 1,2 milliard de dollars. Nasser (appelé le "Raïs" égyptien, c’est-à dire le chef demande aux Américains de l'aider à le financer. Washington, qui tient à conserver de bonnes relations avec l'Égypte, signe un accord de principe en février 1956.

Mais voilà que Nasser, qui affiche un anticommunisme farouche et se veut neutre dans la guerre froide qui oppose l'URSS aux États-Unis, formule quelques critiques contre les alliances tissées par les Américains au Moyen-Orient (le pacte de Bagdad, notamment). Qui plus est, dans son souci de préparer une revanche contre Israël, il reçoit des armes du bloc communiste, notamment de Tchécoslovaquie. Il n'en faut pas plus pour inquiéter le Sénat américain et, le 19 juillet 1956, le Secrétaire d'État John Foster Dulles retire l'offre de prêt américain à l'Égypte et invite la Banque mondiale à en faire autant ! Le 22 juillet, les Soviétiques eux-mêmes précisent qu'ils ne veulent pas financer le barrage. C'est une humiliation amère pour les Égyptiens et leur jeune président de la République. De dépit, Nasser décide de se procurer l'argent en nationalisant le canal de Suez. Il prévoit d'indemniser les actionnaires de la Compagnie, essentiellement français et Britanniques. Le 26 juillet 1956, il annonce sa décision à la radio (voir doc.1 en annexe).

Venant peu après la nationalisation des pétroles iraniens par le Premier ministre Mossadegh, la nationalisation du canal de Suez soulève l'enthousiasme des foules arabes, y compris en Algérie, alors sous occupation française.

2. Maladresses européennes

Pris de court, les Français et les Britanniques, qui perçoivent les droits de péage sur le canal, protestent mais hésitent sur la conduite à tenir. Là-dessus se greffent des facteurs extérieurs : Guy Mollet, chef du gouvernement français, veut "punir" Nasser, coupable d'héberger au Caire les chefs de la rébellion algérienne (FLN) et dont la radio (La voix des Arabes) diffuse des messages séditieux (agitateur). Il parle de la nécessité d’une guerre préventive contre l’Egypte.

3. Israël et le panarabisme de NAsser

De son côté, Israël, fidèle allié de la France, manifeste le souhait d'une guerre préventive contre l'Égypte, soupçonnée de vouloir laver l'affront subi par les Arabes en 1948. Ben Gourion déclare en effet le 17 octobre : "le principal danger provient du dictateur égyptien qui domine les autres États arabes et ne se lasse pas de proclamer son intention de détruire Israël". Le Caire refuse d'accepter le libre passage des bateaux israéliens sur le canal. Une conférence s'ouvre à Londres le 16 août en vue de trouver un compromis. Les Américains suggèrent un contrôle international du canal mais Nasser le refuse.

 

II. L’affrontement militaire

1. Franco-britanniques, Israéliens et Egyptiens se préparent à la guerre

Dans la discrétion, les militaires français et britanniques acheminent des troupes vers Chypre en toute hâte. Le français Guy Mollet et le britannique Anthony Eden obtiennent l’accord de leur Parlement respectif pour une intervention militaire contre l’Egypte. Le 16 octobre, les deux Chefs de l’exécutif se rencontrent à Paris. Ils se mettent d'accord sur le principe d'une intervention militaire mais les Britanniques, craignant de se fâcher avec les Arabes, ne veulent pas se compromettre publiquement dans une action commune avec Israël. Le 22 octobre, le Premier ministre israélien David Ben Gourion se rend discrètement en France avec son chef d'état-major Moshe Dayan. La délégation rencontre à Sèvres, près de Paris, Guy Mollet ainsi qu'un représentant britannique. Il est convenu (le 24 octobre) que les Israéliens, décidés à «rompre l'encerclement», attaqueront les Égyptiens et qu'ensuite, Français et Britanniques prendront prétexte de ce que la sécurité du canal est en péril pour adresser aux deux belligérants un ultimatum les invitant à retirer leurs troupes, sans quoi elles occuperont la zone du canal". La décision est prise d'une attaque le 26 octobre en direction du canal par Israël. "L’ultimatum franco-anglais sera envoyé le 30 octobre pour laisser aux soldats israéliens le temps d'arriver à proximité du canal".

Nasser, qui a vent de la menace, réunit le 23 septembre à Ryad, en Arabie saoudite, une conférence arabe en vue de nouer des alliances. Il réussit à constituer une alliance sous commandement égyptien avec la Syrie et la Jordanie.

Les Israéliens ne restent pas inactifs et intensifient leurs achats d'armes. Ils reçoivent en urgence 24 chasseurs Mystère IV commandés trois ans plus tôt en France. Ils reçoivent également des chars français AMX.

2. Le début de l’escalade militaire

Le 29 octobre, les troupes israéliennes se lancent dans le Sinaï. Elles mettent en déroute l'armée égyptienne. Elles sont appuyées en secret par quelques avions de l'armée française préalablement débarrassés des insignes tricolores !

Comme prévu, le 30 octobre, Londres et Paris envoient un ultimatum conjoint au Caire et à Tel Aviv, enjoignant aux combattants de cesser le feu et de se retirer à 16,9 kilomètres (10 miles) du canal. A défaut d'une réponse dans les douze heures, les forces franco-britanniques interviendront d'autorité. Israël s'incline mais l'Égypte, comme on peut s'y attendre, rejette l'ultimatum.

Le 31 octobre, Français et Anglais détruisent au sol les avions égyptiens. Et, les 5 et 6 novembre, les parachutistes franco-britanniques sautent sur Port-Saïd, à l'endroit où le canal débouche sur la mer Méditerranée, et ce en dépit d'une résolution de l'Assemblée générale des Nations Unies adoptée trois jours plus tôt.

 

III. L’épilogue de la crise de Suez

1. Les menaces des deux grands

Le triomphe militaire des Israéliens et de leurs alliés franco-britanniques est ruiné par la pression diplomatique des Soviétiques et des Américains. En effet, à peine les paras français et britanniques touchent-ils terre dans la zone du canal que Nicolas Boulganine, chef de l'État soviétique, menace d'intervenir avec des fusées intercontinentales à tête nucléaire si l'attaque n'est pas stoppée !

Les Etats-Unis sont également très remontés contre l'État hébreu, la France et plus encore la Grande-Bretagne, leur traditionnelle alliée, qui a agi sans les avertir. Le président Eisenhower joint sa voix aux Soviétiques pour exiger un cessez-le-feu. Le 6 décembre en fin de matinée, Eden est informé que Washington propose un prêt d'un milliard de dollars si un cessez-le-feu intervient. Le premier ministre anglais cède, appelle Guy Mollet qui renonce à son tour.

2. Le cessez-le-feu

Le 6 novembre 1956, à minuit, prend fin l'expédition de Suez. Les parachutistes français et britanniques doivent cesser le feu quelques heures à peine après avoir sauté sur le canal et défait les troupes égyptiennes. L'intervention franco-britannique aura duré au total 40 heures et se sera soldée par quelques centaines de morts dont douze Français et dix-neuf Britanniques. Anglais, Français et Israéliens retirent leurs troupes le 22 décembre. Une force internationale est installée sur la ligne d'armistice.

2. Le triomphe personnel de Nasser

Pour Nasser, la défaite militaire prend l'allure d'un triomphe diplomatique. Son prestige ne va dès lors cesser de croître tant dans son peuple que parmi les déshérités du Tiers monde.

L'expédition ratée de Suez a des conséquences très graves pour Londres et Paris, outre qu'elle amène la démission d'Anthony Eden et affaiblit celui de Guy Mollet. Les deux puissances européennes essuient une grave perte de prestige, en particulier face aux pays émergents du Tiers monde. Imposé par les Soviétiques et les Américains, ce cessez-le-feu sonne pour la France et la Grande-Bretagne la fin de l'ère coloniale (l'heure de la décolonisation approche en Algérie et en Afrique noire) et la fin de leur influence au Moyen-Orient. Il annonce aussi l'émergence du tiers monde et des pays arabes ainsi que l'intervention des États-Unis dans la politique moyen-orientale.

L'URSS et surtout les USA prennent la place des Européens au Moyen-Orient et leur rivalité va rythmer la diplomatie mondiale pendant près de quatre décennies.

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Annexe

Document 1 : Extrait du discours de Nasser du 26 juillet 1956 à Alexandrie

La pauvreté n'est pas une honte, mais c'est l'exploitation des peuples qui l'est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l'Égypte. La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, qui ont trouvé la mort durant l'exécution des travaux. La société du canal de Suez à Paris ne cache qu'une pure exploitation (...).

L'Égypte en entier luttera jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la construction du pays. Nous ne donnerons pas l'occasion aux pays d'occupation de pouvoir exécuter leurs plans, et nous construirons avec nos propres bras, nous construirons une Égypte forte, et c'est pourquoi j'assigne aujourd'hui l'accord du gouvernement sur l'établissement de la Compagnie du Canal.

Nous irons de l'avant pour détruire une fois pour toutes les traces de l'occupation et de l'exploitation. Après cent ans chacun a recouvré ses droits et, aujourd'hui, nous construisons notre édifice en démolissant un État qui vivait à l'intérieur de notre État (...). Nous devons donc tous travailler et produire malgré tous les complots ourdis contre nous.

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Commentaires (1)

1. Jamila Olenda 27/04/2016

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