L'Ecole au Gabon : la crise du sens

L'Ecole au Gabon: la crise du sens

(par le Professeur Darius ENGUENGH)

 

La rentrée administrative a bien eu lieu le 15 septembre et depuis le lundi 29 septembre nos élèves ont repris le chemin de l'école. Est-ce à dire que l'Ecole va bien dans notre pays; que le malaise de l'éducation nationale (grève du SENA de novembre 2002; fraudes à l'échelle nationale au BEPC 2003; taux de réussite scolaire sans cesse décroissant…) est derrière nous? Rien n'est moins sûr. Le malaise, le mal-être est profond. Constat d'une Politique de l'éducation inefficace; des enseignants de plus en plus contestés; des parents très souvent démissionnaires; des élèves qui ne croient pas aux vertus de l'effort. La crise de l'école gabonaise est là!

Croire que cette crise est d'abord due à la médiocrité des enseignants et à la précarité de leurs conditions de travail, c'est passer à côté de l'essentiel. C'est se donner bonne conscience. C'est croire qu'en formant mieux les Magisters, en construisant davantage d'écoles, en mutant des chefs d'établissements et de services du Ministère de l'éducation nationale, on résoudra tous les problèmes.

La crise est avant tout une crise du sens. Quel est le sens des études scolaires dans un pays où la valeur suprême est l'argent? Quel est le sens de "l'apprendre" quand on veut se persuader que cliquer ou payer suffit pour savoir? Quelle est la place de l'Ecole dans la société, autrefois institution, aujourd'hui simple service public, et demain lieu de vie où l'on vient consommer des savoir-faire et des diplômes? Nos écoles normales auront beau former les meilleurs Maîtres du monde, ces derniers arriveront peut-être à tenir les classes et à intéresser les élèves, à la satisfaction bruyante des parents, des chefs d'établissements et des politiques, ils n'arriveront pas à les former intellectuellement (car se contenter d'intéresser un élève, ce n'est pas lui apprendre à penser) tant que ces quelques questions n'auront pas été posées et n'auront pas trouvé réponses.

C'est à cette crise du sens qu'il faut préalablement faire face. La crise de l'Ecole au Gabon ne se réduit pas à un problème de forme, comme certains, candidement, le penseraient. On pourra longuement ergoter sur la qualité des enseignants, en vain. Il s'agit bien plus d'un problème de fond que de forme de l'enseignement. Problème de fond qui nécessite de réfléchir à la place que l'on assigne à l'Ecole dans notre société en mutation. L'Ecole instruisait avant-hier; depuis hier on lui demande d'éduquer; aujourd'hui sa mission se limiterait à déverser les jeunes dans le monde du travail. N'est-il pas visible qu'on pervertit ainsi l'Ecole en en faisant une annexe de l'Office national de l'emploi, et que cette perte de statut, loin d'aplanir les difficultés dans la transmission des connaissances, les nourrit?

Donner du sens à l'Ecole, c'est par exemple étudier les contes du Gabon afin de mettre l'apprenant devant des valeurs constituant l'âme même de notre société. Signifier l'Ecole, c'est enseigner véritablement le civisme dans tout le secondaire, y compris dans l'enseignement technique et professionnel. Dans le contexte actuel de crise de la société gabonaise et de son système éducatif, la question de l'éducation civique resurgit comme nécessité et comme espoir. Mais, déclarer qu'elle doit prendre toute la place qui lui est due à l'école, ne suffit pas. Il nous faut mesurer pleinement les problèmes et interrogations qui caractérisent et parcourent ce domaine éducatif particulièrement sensible, instable et difficile. Donner du sens à l'Ecole, c'est traiter les enfants comme des élèves, c'est-à-dire comme des êtres en devenir qu'on élève à la condition d'Hommes par l'instruction, comme un matériau brut que l'on transforme pour produire du citoyen.

Donner du sens à l'Ecole, finalement, c'est considérer que cette institution fonde la société, au lieu d'en être le reflet, et qu'elle relève donc du politique dont la Nation attend qu' il organise un véritable débat sur l'Ecole au Gabon. Ce débat pourrait prendre la forme d'une concertation globale et ambitieuse, avec les enseignants, avec les élèves, avec les parents, et avec la représentation nationale. Est-il normal que le Parlement ne soit jamais ou peu consulté sur l'éducation qui nous engage vis-à-vis des générations futures? La valeur cathartique d'une telle démarche contribuerait à vider un abcès qui enfle démesurément depuis une dizaine d'années et à participer à donner du sens à l'Ecole.

Donner du sens, tout est là.

 

 

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