La violence contre les jeunes filles en milieu scolaire à Port-Gentil

  

La violence contre les jeunes filles en milieu scolaire: exemple de Port-Gentil 

(Etude réalisée par le Professeur Darius ENGUENGH,

Secrétaire provincial du SENA,

à la demande du Syndicet de l'Education Nationale, Décembre 2006)

 

L'étude cherchait à explorer les contours d'un phénomène jusqu'ici trop ignoré mais jugé inquiétant par les filles et leurs parents, les manifestations de la violence sexuelle à l'école, son impact sur les filles, l'attitude des enseignants et des chefs d'établissements et l'importance que les autorités prêtent au phénomène de la violence sexuelle en milieu scolaire. Des entretiens ont eu lieu avec des élèves âgées de 13 à 20 ans (115 élèves), des enseignants (54 enseignants) et des chefs d'établissements du primaire (14 directeurs d’écoles) et du secondaire (2 proviseurs et un principal de collège), les autorités (des représentants des ministères chargés de l'enseignement, de la police, de la gendarmerie et du monde judiciaire, des travailleurs sociaux et des journalistes) et les associations cde parents d’élèves.

De ces entretiens, il ressort que le harcèlement sexuel exercé par les enseignants sur les filles de leurs classes est assez répandu surtout dans les établissements d'enseignement secondaire, mais également dans les grandes classes (CM1 et CM2) du niveau primaire en ville aussi bien qu'en milieu rural. Vu le caractère exploratoire de l'étude, des données quantitatives ne peuvent être avancées mais les témoignages de toutes les personnes rencontrées convergent dans ce sens. La plupart du temps, le harcèlement sexuel prend la forme d'un chantage sur les notes et donc d'une menace de l'échec.

Parfois, la force physique intervient si les élèves résistent trop - des cas de coups et blessures ont été signalés par les jeunes filles. Ces dernières disent leur désarroi face aux sollicitations de leurs professeurs qui abusent de leur autorité et profitent de leur position de supérieur pour exercer des pressions sur elles afin d'obtenir des rapports sexuels. Les enseignants tout en reconnaissant que ces pratiques existent, tentent de les justifier en invoquant les attitudes et habillements provocateurs des élèves ou encore l'isolement dans lequel ils se trouvent quand ils sont affectés dans les provinces.

Que fait la société gabonaise face à cette violence ? Les enseignants, auteurs de ces pratiques odieuses sont-ils sanctionnés ? Comment ? Il est apparu qu'au Gabon, aucun texte précis ne règle la conduite à tenir entre enseignants et élèves permettant de sanctionner le harcèlement sexuel. Il y a le statut général de la Fonction publique qui régit les enseignants des établissements publics, mais les conseils de discipline n'ont pas fonctionné ces dernières années.

Le Code pénal gabonais ne connaît pas l'infraction du harcèlement sexuel, notion assez récente dans le droit par contre, il prévoit les peines les plus sévères contre les auteurs de viols et d'attentats à la pudeur. Cette absence de textes juridiques efficaces a permis l'émergence de nombre de pratiques informelles d'arbitrage. D'abord au niveau de l'établissement où, en cas de saisie par la famille de la fille, le chef d'établissement tente un règlement à l'amiable entre la famille et l'enseignant. Les solutions retenues consistent parfois en un mariage entre l'enseignant et la fille, ou en un avortement, ou le pardon accordé par la famille à l'enseignant etc. et sont inspirées davantage par l'intérêt de la famille déshonorée que par celui de la victime.

Si cette tentative de règlement à l'amiable échoue, l'affaire peut être portée devant les ministères chargés de l'enseignement qui eux, procèderont à leur tour à une convocation des intéressés (l'enseignant et la famille). Finalement, s'ils estiment qu'il faut sanctionner, ils affecteront l'enseignant coupable en l'envoyant exercer dans un autre établissement d'une autre province du pays. Parfois, la famille de la victime saisit la police ou la gendarmerie où elle espère obtenir une réparation en cas de coups et blessures ou de grossesse de leur fille. Il s'agit rarement d'un dépôt de plainte en bonne et due forme aux fins d'une enquête judiciaire, mais plutôt d'un appel au secours de la famille vis-à-vis d'un enseignant récalcitrant. La police tente dans ce cas de sensibiliser l'auteur des faits reprochés afin qu'il prenne ses responsabilités.

Force est de constater que la procédure de la justice formelle n'est que très rarement empruntée par la victime ou sa famille. L'environnement social réprouve en effet qu'une fille porte plainte contre son agresseur et la famille, par peur de compromettre l'avenir de sa fille, renonce à cette procédure. Par ailleurs, la procédure judiciaire ne peut aboutir que s'il y a des preuves matérielles des faits reprochés, ce qui est pour la victime de ce genre de forfaits souvent très difficile à fournir.

La question peut alors être posée comment est-ce possible que de telles pratiques néfastes pour les filles scolarisées se développent et que les responsables n'arrivent pas à endiguer de fléau ? Une responsable politique a répondu que " si le phénomène du harcèlement sexuel dans les écoles existe, c'est grâce à la complicité de tout le monde ".

Cette affirmation a pu être vérifiée tout au long de l'étude et a permis la formulation de l'hypothèse de travail suivante : la violence sexuelle dans les établissements scolaires (primaires et secondaires) de Port-Gentil est une violence occultée. Cette occultation s'opère par les différents acteurs de la société scolaire d'abord par les élèves elles-mêmes qui craignent de se voir blâmer, voire retirer de l'école si elles mettent leurs parents au courant du comportement déshonorant de leurs professeurs. Puis par les familles qui souvent fuient leurs responsabilités en faisant une confiance aveugle aux enseignants et responsables de l'école de leurs enfants. Si elles apprennent les faits, elles ont honte et hésitent à dénoncer les pratiques dont leur fille est victime à l'école.

Ce n'est qu'en cas de grossesse de leur fille ou si elle a subi des coups et blessures de la part d'un enseignant qu'elle saisira le chef d'établissement.

Cette occultation se situe aussi au niveau des enseignants qui prétendent qu'il est naturel de se sentir attiré par les jeunes filles et que, d'ailleurs, ces relations font partie de leur vie privée et qu'elles échappent donc au contrôle de leurs supérieurs hiérarchiques. Et elle apparaît enfin au niveau de l'administration qui se cache derrière l'absence de texte réglementaire pour justifier sa non-ingérence. D'ailleurs, au nom de la solidarité du corps professoral, les chefs d'établissement prennent souvent la défense des enseignants incriminés face aux prétentions des familles.

Le sort des élèves victimes de harcèlement sexuel de la part de leurs professeurs est donc loin d'être enviable. Plusieurs d'entre elles le confirmaient lors de l'enquêté qu'il vaut mieux ne pas trop briller en classe et se montrer réservée si l'on ne veut pas être remarquée et poursuivie par les assiduités d'un enseignant. Même si parfois la tentation est grande de passer par des solutions de facilité pour obtenir de bonnes notes tant recherchées. Or, une jeune fille qui choisit cette voie se trouve vite marginalisée au sein de sa classe ; les autres élèves affichent méfiance et dédain à son égard. Et le jour où elle tombera enceinte, aucune structure ne prendra sa défense. La famille s'arrangera avec l'enseignant et l'administration pour trouver une solution sans toutefois que l'avis de la jeune fille soit demandé. La jeune fille aura subitement changé de rôle : au lieu de victime elle devient fautive, celle par qui le nom de la famille a été sali. Si elle ne veut pas être bannie par la famille et rejetée par la société, elle n'a pas d'autre choix que de se plier à la volonté de ces adultes qui décident pour elle. Ce ne sera donc pas l'enseignant qui sera sanctionné - au pire, il sera affecté dans un autre établissement - mais la jeune fille, elle qui a déjà vu ses études perturbées par le stress des pratiques de l'enseignant, subira d'autres formes de violence qui viennent s'y ajouter à court ou moyen terme : la charge d'un enfant qui peut remettre en cause la poursuite de ses études, le rejet par sa famille et par son entourage, le mariage avec l'enseignant arrangé par la famille, la déception amoureuse cause de dépression nerveuse, les maladies sexuellement transmissibles, sans oublier l'abandon de la scolarité ou l'échec scolaire.

En conclusion, toute la société civile doit se sentir concernée par le problème de la violence sexuelle dans les écoles puisque l'école n'est en fait que le reflet de la société. Or, cette société gabonaise est en mutation. L'individu perd ses repères suite à la confrontation avec la société moderne. Le contrôle social que le groupe exerçait jadis sur ses membres est devenu presque impossible avec l'urbanisation et la division du travail.

Les institutions étatiques comme la justice et la police, mais aussi l'école, ont repris cette fonction. Les parents sont dépassés, ils ne se retrouvent plus dans cet imbroglio de normes modernes qui ne sont plus cohérentes avec leurs systèmes de valeurs.

Les médias de communication de masse, surtout la télévision, le cinéma et les vidéos, véhiculent des modèles étrangers à la société gabonaise. On assiste à la banalisation de la violence en général et de celle faite aux femmes en particulier. Tout comme les parents, les enseignants sont à leur tour en quelque sorte victimes de cette période de profondes mutations que traverse la société gabonaise. Ils n'assument plus leur rôle d'éducateur. Face aux jeunes filles provocatrices ou non, ils oublient que c'est à eux, les aînés de montrer l'exemple, de témoigner auprès des jaunes que l'effort paie et que les voies de facilité sont des voies sans issue.

Lutter contre la violence sexuelle à l'école implique avant tout un projet de société, nécessitant un changement de comportement de tous.

 

 

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