Lire le silence à tracers "Au bout du silence de Laurent Owondo"

Lire le silence à travers Au Bout du silence de Laurent Owondo

(un article de Rodolphe Obiang Meye, enseignant à l'UOB.

Article publié par briska dans Littérature gabonaise : http://briska.unblog.fr/2009/03/14)

 

Le traitement de la question du silence dans la littérature gabonaise ne date pas d’aujourd’hui. Bien au contraire, c’est une préoccupation qui a jailli depuis 1991 sous la plume de Magloire Ambourhouet Bigmann dans l’article intitulé « Une littérature du silence » paru dans un numéro de Notre Librairie consacré à la littérature gabonaise. A travers ce texte fort alerte, l’auteur fait observer que la titrologie (l’étude des titres) de plusieurs œuvres gabonaises renvoie au silence comme si ce dernier constituait une identité poétique nationale. C’est le cas de Elonga d’Angèle Rawiri ─ qui renvoie à la mort ou le séjour des morts en langue omyènè ─ ou Le Crépuscule des silences de Magang Ma Mbuji Wisi, pseudonyme de Pierre Edgard Moudjégou.

A partir de cette étude, Ambourhouet Bigmann dégage donc deux acceptions du silence. D’un côté, le silence se conçoit à travers le fait que le poète s’arc-boute sur sa « tribalité » et se parle à lui-même parce que parlant exclusivement à son ethnie. Il y voit là les marques d’une littérature nombriliste qui ne communique pas avec l’Autre, c’est-à-dire l’universel. De l’autre, il y aurait surtout le silence de l’historicité. C’est-à-dire finalement que la littérature gabonaise se confine dans l’omerta, dans la surdi-mutité évènementielle, au lieu de libérer radicalement son discours à l’instar d’autres littératures voisines comme celle du Congo où la veine poétique traque explicitement les « guides providentiels » (Sony Labou Tansi), concasse les murs de la peur et déchire le voile du silence en manière d’une écriture engagée et engageante.

Bien évidemment, notre préoccupation n’est pas celle d’Ambourhouet Bigmann bien qu’elle ne lui soit pas totalement étrangère. Plutôt nous tenterons de repenser la séminalité littéraire pour reprendre la terminologie de Roland Barthes à partir d’Au bout du silence. C’est ainsi que « Lire le silence à travers Au bout du silence de Laurent Owondo » suppose ici qu’il faut faire ressortir les indices du silence dans ce roman.

Globalement, ces indices apparaissent, d’une part, sur le plan thématique et, de l’autre, sur les procédés d’écriture. L’horizon problématique ainsi dégagé, attelons-nous d’abord à faire l’économie narrative de ce roman pour une meilleure lisibilité de cette étude.

 

ECONOMIE NARRATIVE DU ROMAN

Au bout du silence s’ouvre sur une saison ingrate de sécheresse sur le plan visible. Dans l’invisible, cette sécheresse est le signe d’une rencontre qui tarde à advenir entre Anka et Ombre qui serait son double astral. Mais la rencontre doit avoir lieu absolument d’autant plus que le vieux Rèdiwa doit prendre la sortie raisonnable et léguer, avant son départ, l’héritage à son petit-fils. Au cours de ces instants matinaux du roman, Rèdiwa souffre de ce qu’il voit et de ce qu’il sait sans que tout le monde ne le puisse voir ou savoir. Sa souffrance est due surtout au fait que le silence s’impose à lui comme une aporie, celle de l’incapacité colossale à enseigner ce qu’il sait et à décrire ce qu’il voit. C’est ainsi que, par ironie du sort, il se retire du monde des vivants sans avoir transmis l’héritage.

A la mort de l’aïeul, la déshérence est palpable et la communauté connaît une crise terrible : le village est détruit et ses habitants sont déguerpis. Kota, le père d’Anka devient un exilé en ville chez ses beaux-parents à Petite Venise alors que sa femme, Nindia, le quitte par la même occasion à la quête de la fertilité ou d’une seconde maternité. Anka, quant à lui, vit un cycle de tribulations sans pareil depuis le départ de l’aïeul. Sa souffrance vient du fait qu’il n’est pas encore apte à briser le silence, à voir ce que l’aïeul voyait, lui dont le regard transperçait les apparences. Doit-il se résigner à l’ignorance et ne plus souffrir de ne pas savoir ? ou doit-l souffrir de vouloir savoir à tout prix ?

Dès cet instant, Anka décide de briser le mur du silence et de l’ignorance par l’auto initiation. Il commet l’acte de l’apprentissage dans la douleur. C’est là que le récit consiste en une sorte de flash-back où le narrateur raconte comment Anka en est arrivé à contempler enfin le visage de Ombre qui constituait naguère une énigme pour lui.

Désormais, Anka a atteint l’age où les masques livrent leur secret, mais toujours est-il qu’il ne peut dire, comme son aïeul, ces choses qu’il contemple, perpétuant ainsi le cycle du silence.

1. LES INDICES THEMATIQUES DU SILENCE

Dans cette partie, nous vous proposons, à titre indicatif, une liste non exhaustive de quelques éléments de fond se rapportant à la thématique du silence dans ce roman. Nous nous intéresserons aux personnages, à la stérilité et à la sécheresse ou silence de la nature.

a. les personnages

Dans Au bout du silence, le silence est lisible à travers certains personnages qui se regroupent en deux blocs : les personnages atemporels et les personnages temporels.

-les personnages atemporels renvoient aux divinités, aux êtres immortels comme Ombre ou Ndjouké. Proches des humains mais aussi éloignés d’eux par le mystère qu’ils incarnent, ces personnages sont énigmatiques. En dehors de quelques nyctosophes (dépositaires de la science de la nuit) et individus aux pouvoirs hors de l’ordinaire, personne ne les connaît véritablement. Le silence est donc lié à l’Inconnaissabilité qu’ils imposent aux humains ordinaires ou profanes.

-les personnages temporels renvoient aux mortels. Parmi ces personnages, certains vivent dans l’incapacité de dire ce qu’ils voient et ce qu’ils savent. Condamnés à parler et voir pour eux-mêmes, leur solitude les contraint au soliloque et donc au silence. Le silence est alors lié à l’incommunicabilité qui s’établit entre ces surhommes ─ au sens puissamment nietzschéen ─ et leurs congénères. C’est le cas de Anka ou Rèdiwa qui sont confrontés à l’urgence de dire et à l’incapacité de ne pas pouvoir le faire.

b. la stérilité

La stérilité peut également se lire comme un indice du silence. On s’accordera que, de ses nuitées érotiques et voluptueuses, Kota attend de donner un second enfant à Nindia. Malheureusement, le ventre de Nindia demeurera toujours muet aux mille appels nocturnes du liquide séminal de Kota.

c. la sécheresse ou le silence de la nature.

On ne saurait lire le silence dans Au bout du silence sans relever toute la symbolique qui se dissémine derrière l’étrange sécheresse qui culmine au village de Gros galets. Cette sécheresse peut s’interpréter comme une rupture de communication entre l’homme et les divinités. C’est la raison pour laquelle la nature est étrangement muette :

« Octobre tendait alors à sa fin et le paysage n'était toujours pas lavé de la poussière qui l'habillait depuis quatre mois. Si encore le vent le faisait frissonner annonçant ainsi quelque orage, mais rien. Il était immobile, comme pétrifié. Rèdiwa scrutait l'horizon le matin. Il le scrutait le soir. Il ne disait mot. Son silence se brisait parfois par un soupir, mais il ne disait mot. Jusqu'au jour où, ayant soupiré, il laissa s'échapper ce murmure :

- La montagne se tait. » (p. 6)

Ces quelques indices mettent en exergue la thématique du silence dans ce roman. Le silence est donc lié à l’énigmaticité des divinités, à l’incommunicabilité du sacré, à la stérilité biologique de Nindia et à la mutité de la nature. Mais, comment le silence est-il poétisé dans Au bout du silence ?

2. LES INDICES SCRIPTURAUX DU SILENCE

La lecture du silence dans ce roman nous astreint à vérifier si la thématique du silence est accompagnée par son écriture. Autrement dit, à travers Au bout du silence, nous ne nous demandons plus si le roman thématise le silence mais plutôt comment ce silence est mis en forme dans ce texte. C’est le lieu de parler ici d’une graphie du silence en relevant la singularité de la phrase owondienne, l’esthétique du questionnement narratif et, d’un point de vue théorique, la poétique de l’indicible.

a. la phrase avare

Du point de vue syntaxique, la phrase owondienne est économique au sens propre du terme. Elle est avare de sens. C’est-à-dire qu’elle est dépouillée et emploie rarement les tournures qui permettent de mieux la clarifier. Cette économie phrastique traduit une rétention du sens qui épelle l’autre nom du silence.

De plus, il faut remarquer la rareté des connecteurs logiques. Le récit est une concaténation de phrases sans véritables articulations logiques. De ce procédé d’écriture, il faut donc en dire qu’il ne sécurise pas la cohérence du récit et ne facilite pas le partage du sens de ce texte. On comprend aisément pourquoi cette œuvre est dite hermétique.

Toutefois, ce procédé est compréhensible dans la mesure où il obéit à la densité de la focalisation et surtout au regard du narrateur qui oscille entre le visible et l’invisible. Dans ce type d’écriture, l’émotion supplante la raison dans le processus de distribution du sens comme dans L’Ecart de V. Y. Mudimbé.

b. l’esthétique du questionnement narratif

Les interrogations sont tellement abondantes dans ce texte qu’elles attisent notre curiosité herméneutique. On peut donc se demander : pourquoi tant d’interrogations ?Les interrogations traduisent parfois, dans Au bout du silence, l’incertitude feinte ou avouée du narrateur. Dans cette optique, le roman fonctionne comme si le narrateur ne veut pas « livrer au lecteur un produit fini » , mais « il stimule (sa) participation de telle sorte que celui-ci complète l’inachevé, comble les vides au moyen de son imagination » . Le silence est donc lié au fait que la narration ne livre pas toute la substance de l’histoire et des savoirs que le narrateur veut transmettre au lecteur.

« qui ne la reconnaissait dans le surgissement des guerriers ombrageux derrière le parfait rempart des boucliers chatoyant d’ornements ! Faire front ? Se battre ? Certains s’y résoudront. Pour quelle issue ? Eux seuls le savent. » (p. 19)

c. la poétique de l’indicible

Nous parlons de poétique de l’indicible car le dialogue s’impossibilise au lieu où les mots ne permettent plus absolument de communiquer. Nous sommes là dans une distanciation entre « Les mots et les choses » du fait que le langage fait faillite à nommer ce qui se réclame éminemment de l’absolu ou du sublime. C’est dans ce sens que l’interpellation de Ludovic Obiang nous semble pertinente : « Non, traitez-moi de démodé, mais aucun mot, aucune plume, ne se hisseront jamais à la hauteur du sublime ! » . Le narrateur d’Au bout du silence revient aussi sur cette problématique :

« Mais où trouver les mots qui diraient pourquoi il était là ? Comment faire voir sans rien oublier, sans rien trahir de ce qui le menait ? A la nécessité d’être là, répondait désormais l’urgence de vouloir dire et le tourment de ne pas pouvoir.

A force de buter sur son propre silence, il finit par se demander si cette fièvre qui l’embrasait face à tout visage interrogeant ses lèvres, n’était pas la même qui fit balbutier un jour son aïeul. » (p. 127)

De cette partie, il se révèle que le silence s’inscrit dans les procédés d’écriture d’Au bout du silence. Notre analyse a ainsi retenu la phrase économique ou avare, le questionnement narratif et une forme de poétique que nous identifions de l’ordre de l’indicibilité.

 

EPILOGUE

Au soir de cette étude, il serait pur charlatanisme de prétendre avoir épuisé la question. Il y a simplement à retenir que plusieurs aspects de l’écriture de Au bout du silence révèlent que le silence constitue une singularité littéraire dans ce roman. De là, Au bout du silence ne serait que l’histoire de la littérarisation ou poétisation du silence.

Toutefois, le silence ne signifie guère que ce roman ne dit rien. Un texte dit forcément quelque chose. Mieux, Au bout du silence est même trop plein d’un sens qui fait languir le lecteur parce qu’il se fait désirer en se masquant derrière une langue éminemment poétique et initiatique. C’est d’ailleurs pour cela que nous osons catégoriser Au bout du silence comme un « roman poétique » ou un « poème romanesque » en ce qu’il dit l’autre Parole, la seule apte à dire l’indicible, à nommer l’innommable, à figurer l’infigurable, à penser l’impensable, à présenter l’imprésentable. Le silence devient donc une modalité d’écriture qui épelle le nom propre de la littérarité chez Owondo. Nous sommes donc ici dans le registre du nocturne, du montrer-cacher, du sacré et des horizons inassignables qui condamne le récit à se déployer dans une syntaxe silencieuse et étonnamment parlante. Peut-on dire autrement que par cette poétique la parole de l’être profond dont l’essence véritable se dévoile dans le voilement.

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